En 9 après J.-C., Auguste reçut à Rome la nouvelle de la défaite de Varus dans la forêt de Teutobourg — trois légions anéanties par les Germains — en moins de deux semaines après la bataille. Pour l'époque, c'était une prouesse logistique extraordinaire. Le désastre se trouvait à plus de 1 500 kilomètres de la capitale.
Cette performance était possible grâce au Cursus Publicus, le service postal impérial que César avait imaginé et qu'Auguste avait institutionnalisé. Un réseau de routes pavées, de relais (les mutationes), d'auberges (les mansiones) et de courriers professionnels qui quadrillait l'Empire avec une précision digne d'un réseau de télécommunications.
L'infrastructure comme condition du pouvoir
La thèse que défendent aujourd'hui les historiens des technologies est simple : la taille maximale d'un empire est directement proportionnelle à la vitesse de son système de communication. Rome a pu gouverner 5 millions de kilomètres carrés parce qu'elle pouvait transmettre un ordre impérial jusqu'aux confins de la Bretagne ou d'Arménie en un temps acceptable.
Dès que cette latence devenait trop grande — dès qu'un gouverneur de province pouvait agir pendant des semaines sans que Rome le sache — l'empire commençait à se fragmenter. L'histoire du déclin romain est, entre autres, une histoire de latence croissante entre le centre et la périphérie.
Latence et cohérence des systèmes distribués
Les ingénieurs qui conçoivent des systèmes informatiques distribués — des applications qui tournent simultanément sur des serveurs répartis aux quatre coins du monde — se heurtent au même problème fondamental. Le théorème CAP (Consistency, Availability, Partition tolerance) leur dit qu'ils ne peuvent pas avoir simultanément la cohérence parfaite, la disponibilité totale et la résistance aux pannes de réseau. Il faut choisir. Exactement comme Auguste choisissait entre contrôle central et délégation aux gouverneurs.
La latence n'est pas qu'un problème technique. C'est une question politique, économique, philosophique. Combien de temps pouvez-vous tolérer que votre main droite ne sache pas ce que fait votre main gauche ? Rome avait trouvé sa réponse : neuf jours de Rome à Antioche, c'était acceptable. Au-delà, l'Empire craquait.
Aujourd'hui, nos applications tolèrent quelques centaines de millisecondes. Nos cerveaux tolèrent quelques secondes. Nos organisations tolèrent quelques heures. La question de la latence acceptable est toujours, fondamentalement, une question de confiance.